07.07.2007

Il faut sept siècles pour régénérer une forêt primaire

Interview : Francis Hallé, Botaniste

Pillées par les pays industrialisés, les forêts primaires auront disparu des plaines d’ici à dix ans. Ne laissant derrière elles que la misère.

Les expériences de gestion durable, comme celle de la CEB au Gabon, suffiront-elles à préserver la forêt ?

Je suis sceptique. Quelques hommes ne suffiront pas à la sauver, vu qu’une majorité la détruisent N’oublions pas que nous avons affaire à des entreprises commerciales. Et je ne crois pas du tout à l’efficacité de tels programmes, sauf s’ils s’accompagnent de vraies campagnes de reboisement. Si les forestiers travaillaient pour l’avenir, ils planteraient des arbres que nous pourrions exploiter dans quarante ans, là où les bois ont déjà disparu. Il n’y aurait alors plus d’intérêt à s’aventurer toujours plus loin dans la forêt, qui est tout de même un drôle d’endroit pour travailler. Pour réussir ces « réimplantations », les entreprises peuvent s’appuyer sur des travaux de recherche sérieux, menés depuis plus de trente ans, et notamment pour la France par le Cirad Forêt, héritier du Centre technique forestier tropical. Il est décevant de voir que certains exploitants font aujourd’hui refaire ces recherches Par ailleurs, et malheureusement, il aurait fallu planter dans les années 1960, nous aurions aujourd’hui de belles plantations d’essences commerciales. Je ne parle pas de plantations monospécifiques comme la forêt des Landes, car ça ne marche pas sous les tropiques. Je parle de forêts où l’on mélange de nombreuses espèces.

Mais les bois ne sont-ils pas de mieux en mieux protégés ?


Non. La forêt reste très vulnérable en raison de la corruption qui règne dans beaucoup de pays où elle est exploitée et ce en dépit d’une réglementation souvent de plus en plus contraignante. Par ailleurs, certains politiques allient le cynisme à la bêtise. Voyez l’Etat du Para, au Brésil : il vient de faire mettre en réserve des forêts secondaires Ce n’est pas difficile, elles sont tellement appauvries qu’elles n’intéressent plus aucun exploitant. De toute façon, elles sont moins intéressantes sur le plan de la biodiversité.

Quelles sont les forêts les plus menacées ?

D’abord les dernières forêts primaires appelées autrefois forêts vierges, qui sont les plus riches en essences commerciales mais n’ont encore jamais fait l’objet d’une exploitation. Elles ont presque totalement disparu d’Afrique, sauf dans le bassin du Congo. En Europe, elles n’existent plus depuis le xv e siècle. Il n’en reste que quelques reliques en Europe de l’Est, en Biélorussie, dans les Balkans et dans les Carpates. La faune spécifique en a, elle, totalement disparu. En Asie, elles ont disparu des plaines, et s’il en reste dans les montagnes, c’est parce qu’elles sont moins belles, plus difficiles d’accès, et n’intéressent pas les exploitants. En Amérique du Sud, il subsiste un peu de forêt primaire sur le piémont des Andes, au Costa Rica et au Pérou, ainsi que dans certains coins d’Amazonie mais elle en train de disparaître à toute allure.
Partout, le scénario est identique : on exploite d’abord les essences de valeur, puis on n’a plus aucun scrupule, aucune objection sociale à raser la forêt pour y implanter des pâturages, des plantations, comme celles de palmiers à huile et d’hévéas en Indonésie. En Guyane, ce sont des mines à ciel ouvert que les chercheurs d’or creusent en forêt avant que leur mercure n’empoisonne les Indiens.

Combien faut-il de temps pour qu’une forêt primaire se régénère ?

Il faut sept siècles, depuis l’instant zéro, c’est-à-dire le moment où l’exploitation est terminée.
La durée de vie des arbres pionniers, qui poussent tous en même temps dans les trouées où sont tombés les grands arbres, est de cent ans. Les post-pionniers de la deuxième vague vivent trois cents ans. Il faut encore trois cents ans pour que les arbres de la troisième vague reforment une forêt.
La forêt primaire est difficile d’accès, éloignée, à des jours de transport et de marche. Mais une fois à l’intérieur, on peut y courir, y faire du vélo, le sol est nu et à cause de la canopée fermée, la lumière y est très faible.
La forêt secondaire est partout, mais plus « brouillonne » : il faut y tailler sa route à coups de machette, environné de nuées d’insectes. Les arbres y sont monotones, il y a plus d’individus, mais beaucoup moins d’espèces. C’est du mauvais bois, mou. Toutefois, certains arbres post-pionniers sont parfois intéressants commercialement. Du coup, la réexploitation intervient avant que la forêt ait recouvré son état primaire, qu’elle ait eu le temps de se régénérer. C’est là le drame. Ensuite, ce qui reste, c’est une savane qui brûle chaque année et il n’est plus question, malheureusement, de replanter !

Quel est l’intérêt de préserver les forêts primaires ?

Comme en témoignent les rares contemporains qui les ont vues, une autre vie, plus riche, existe en forêt primaire. L’an dernier, des chercheurs américains ont ainsi découvert « un monde perdu » en Nouvelle-Guinée, peuplé de dizaines d’espèces inconnues (voir Sciences et Avenir n° 709, mars 2006). Mais les politiques et les exploitants sont insensibles à cette beauté. Et pourtant : imaginez que nous ayons la chance de découvrir les derniers dinosaures et qu’un type en 4 x 4 les abatte à la mitraillette. Certains diront : « Dans le fond, on peut s’en passer de ces animaux. » Mais a-t-on pour autant le droit de les détruire ?
Ces niches à biodiversité sont aussi souvent sources de principes actifs pour la médecine, de molécules pour la chimie, ou de gènes pour l’amélioration des plantes utiles. Alors que les bois mous et fragiles des forêts secondaires sont dépourvus de défenses chimiques dissuasives, et donc de substances intéressantes pour les scientifiques. N’oublions pas, de plus, que les forêts primaires abritent des populations humaines spécifiques qui disparaîtront si leur forêt est détruite.

Quels arbres sont importants pour le climat ?

Les forêts servent d’épurateur de l’atmosphère, notamment dans les tropiques où elles fonctionnent douze mois sur douze. En Europe, ce sera au mieux la moitié de l’année. Mais cela a tout de même de l’intérêt, notamment pour piéger le CO 2, un gaz à effet de serre. Il faut consacrer nos efforts et notre argent à planter des arbres, même si ces puits à carbone n’ont pas tous la même efficacité. Des scientifiques américains ont récemment modélisé la puissance d’absorption des différentes forêts et recommandent ainsi, pour de nouvelles implantations, de privilégier les tropiques et d’éviter les hauteurs.

L’exploitation du bois reste inévitable

On aurait le droit de le couper si cela augmentait le niveau de vie des populations locales. Or ce n’est pas le cas ! Une fois les compagnies passées, la forêt a disparu et, avec elle, la chasse, la cueillette, le bois de chauffage et de construction ! C’est la misère qui s’aggrave. Il ne faut pas se laisser berner par le discours des coupeurs de bois lorsqu’ils prétendent qu’ils font marcher l’économie locale alors qu’à terme, ils la détruisent ! Attention, tout ça se passe dans des pays tropicaux pauvres, écrasés par la dette et abandonnés par la communauté internationale.

Ne sortez-vous pas de votre rôle de scientifique ?

J’ai commencé à travailler à une époque, il y a quarante ans, où personne et moi non plus ne pensait que l’exploitation pourrait épuiser la forêt. Aujourd’hui, je pense que la forêt primaire de plaine aura disparu d’ici à dix ans. Il faut donc mobiliser l’opinion publique, car les scientifiques sont impuissants à enrayer la machine. Quand j’étais jeune chercheur, nous faisions déjà des inventaires des arbres qu’on pouvait couper dans l’immédiat, dans vingt ans, dans quarante ans, et dès qu’on avait le dos tourné, la forêt était rasée, à tort et à travers. J’ai aussi vu des scientifiques collaborer, se porter caution pour de véritables entreprises de déforestation comme en Côte d’Ivoire. Dans ce contexte, l’étiquette de scientifique n’a pas de valeur : c’est une question de lucidité, d’éthique. Il ne faut jamais être payé par ceux que vous avez la tâche de contrôler.

Quels sont les pays les plus destructeurs ?

La Chine et le Japon qui vont exploiter les forêts des autres pays. Le Brésil, qui dévore son propre bois. La France, elle, a un rôle excessif pour un si petit pays. Nos compagnies sont nombreuses, compétentes et ubiquistes, comme Bolloré, Rougier Océan, Leroy Gabon, Thanry (propriétaire de la CEB), Pallisco, Coron, d’autres encore. Nous avons longtemps été une nation coloniale et nous avons développé alors de vraies capacités en matière d’exploitation forestière. Nous avons perdu l’empire mais gardé les exploitants ! Cela dit, la pire compagnie au monde est américaine, c’est Weyer-Hauser, que j’ai vu à l’œuvre à Bornéo. Non contente de raser une densité d’arbres très élevée, elle replantait ensuite des pins sans intérêt pour les locaux, uniquement destinés à faire de la pâte à papier.

Rachel Mulot
Sciences et Avenir - mars 2007

Les commentaires sont fermés.